La paix intérieure

Dieu nous rejoint dans le silence

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Extrait : Interview d’Yvonne pour le livre d'IVI n° 63, le 7 novembre 1989 (9.29")
Yvonne Trubert

Que représente pour moi le silence ? Et comment je le vis ?

Pascal avait raison : le silence peut nous envahir, Ă  tel point que nous ne sentons presque plus exister. On ne trouve ce silence que trĂšs loin, hors des villes. Au milieu d'une forĂȘt ou au bord de la mer, au bout de quelques minutes on s'aperçoit qu'une immensitĂ© vient en nous, que le silence nous porte vers une dimension qui nous fait peur. Nous sommes trĂšs vastes. Il existe une Ă©tendue infinie en nous qui rĂ©sonne aprĂšs un certain temps. LĂ  pourrait commencer la mĂ©ditation.

Effectivement il y a diffĂ©rents silences. Mais un seul est porteur. Je dis souvent  : « Ecoutez, Ă©coutez... » Quand nous sommes partis dans des discussions, quand on veut essayer de prouver quelque chose Ă  quelqu'un ou qu'on lui dit des choses qu'on aimerait qu'il entende, nous allons dire beaucoup de mots qui ne seront pas entendus et on brise ainsi des silences qui pourraient ĂȘtre gĂ©nĂ©reux pour l'autre. En l'Ă©coutant, on s'apercevra que son Ăąme souffre et qu'elle n'entend plus les mots. Elle attend autre chose. C'est Ă  travers le silence qu'elle va pouvoir s'exprimer. Et c'est ce qui se passe souvent dans les cars ou dans les groupes. Lorsqu'on Ă©coute quelqu'un qui vient de dire ses problĂšmes, ses difficultĂ©s, sa souffrance physique ou morale, n'essayons pas de lui donner des arguments pour l'aider. Si nous observons un temps de silence Ă  l'intĂ©rieur de nous-mĂȘme, et si nous commençons Ă  prier pour l'Ăąme de l'autre en essayant de comprendre ce qu'elle veut exprimer, cette vibration intense est dĂ©multipliĂ©e.

Je pense que les hommes aujourd'hui ne savent plus faire silence. On a essayĂ© de le combler parce que l'homme a peur de se retrouver en face de lui-mĂȘme. On veut Ă©chapper de toutes les maniĂšres Ă  la vie. On ne veut plus prendre en charge ses difficultĂ©s. Un jour nous fait peur Ă  l'avance. L'humanitĂ© est totalement tombĂ©e dans le matĂ©rialisme dans lequel elle Ă©touffe. Aussi va-t-elle crĂ©er ces vibrations, cette musique discordante, cette violence, autour d'elle, pour se sentir exister. L'humanitĂ© commence Ă  parachever son dĂ©clin. Lorsque l'homme est incapable de se retrouver face Ă  face avec lui-mĂȘme, et donc face Ă  son CrĂ©ateur. Lorsque nous sommes dans le silence intĂ©rieur profond, lorsqu'on entend le vent dans la cime des arbres alors qu'il n'y a pas de vent, lorsqu'on entend le bruit des vagues alors qu'il n'y a pas de vagues, je crois alors qu'on a atteint un profond silence. Pour l'atteindre il ne faut plus avoir peur, et laisser tomber nos doutes, nos craintes, nos angoisses. Si nous sommes dans le silence avec nos angoisses, elles deviennent terrifiantes ! Elles sont dĂ©multipliĂ©es. Si nous cherchons refuge dans le silence, c'est pour apporter quelque chose aux autres et nous enrichir nous-mĂȘme de cette donnĂ©e fondamentale de l'union de l'homme avec Dieu.

Je crois que nous oublions trop souvent des passages de l'Ancien Testament : le Cantiques des Cantiques. N'est-il pas dĂ©crit le moment d'une extraordinaire sagesse, le langage de l'amour de l'homme par rapport Ă  Dieu, l'homme et la femme en union avec leur CrĂ©ateur ? C'est dans ce silence que Salomon ou David ont pu le lire, le traduire et le transcrire, car il ne date pas de ce temps-lĂ , il est beaucoup plus ancien. Ce Cantique des Cantiques, c'est la maturitĂ© de l'Ăąme, le moment oĂč elle se trouve en extase dans le silence, oĂč elle sent les parfums, oĂč elle ressent le ressac de l'eau – mĂȘme si elle est trĂšs loin – oĂč elle ressent toutes les vibrations de l'univers autour d'elle. Elle sait que c'est par amour pour elle que Dieu lui a donnĂ© la possibilitĂ© d'entendre, de voir, de comprendre. Je crois que c'est le poĂšme qui convient le mieux Ă  l'humain lorsque l'on parle de silence ; le nectar des nectars, l'amour extraordinaire exprimĂ© dans la joie, la douceur d'un crĂ©puscule ou dans l'aurore d'une journĂ©e.

L'homme a autant besoin de silence que de nourriture terrestre. Le silence est d'une importance capitale ; vous me demandez comment il est porteur ? Comment ne le serait-il pas ! Entendez-vous Dieu vous parler ? Ne nous parle-t-Il pas dans le silence de notre ùme ? Fait-Il du bruit lorsqu'Il vient nous visiter ? Non, Il ne dérange rien, mais Il est là en permanence. Et c'est dans ce silence-là qu'Il aime nous rejoindre.

Lorsque Pascal exprime sa peur devant le silence de l'univers, il crie l'expression de l'humanitĂ© tout entiĂšre devant l'image qu'il recherche de lui-mĂȘme. Lorsque l'homme devient sage, il n'a plus peur du silence. Car dans ce silence, il entend vibrer la vie et il se sait reliĂ© Ă  la multitude. Mais pour le retrouver, il faut ĂȘtre dans le silence. Sans lui, rien ne peut se passer.

Il est vrai que les moines ont eu pour mission d'entrer dans le silence pour servir Dieu. Mais combien de temps leur a-t-il fallu pour l'accepter, pour essayer de le comprendre, et accomplir cette mission de silence que Dieu leur a confiée ?

Ce silence doit ĂȘtre porteur pour les autres. Il ne faut jamais retirer de nous-mĂȘme le plus petit fragment d'amour, il faut que nous soyons amour dĂšs l'instant oĂč nous sommes dans le silence car on n'appartient Ă  personne, personne ne nous appartient. Nous sommes avec Dieu en direct et le lien se fait pour tous les autres. C'est donc le contraire de l'Ă©goĂŻsme ou de l'Ă©gocentrisme. Chercher le silence n'est pas s'abstraire de la vie, c'est au contraire y contribuer mais d'une maniĂšre diffĂ©rente, avec beaucoup plus de force encore.


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